ARMAND raconte une aventure
assez curieuse et incompréhensible... Il ne sait plus trop la situer
dans le temps: fin 1945 ou début 1946. D'après ses descriptions,
il s'agit plutôt du printemps 1946, les lacs dont il se souvient n'étant
pas gelés, mais la glace étant encore présente
.
ARMAND ne s'explique pas ces événements. Il pensait y voir un
lien avec l'intervention de Robert SCHUMAN, qui sera décrite plus loin.
Pourtant, les dates de ces deux événements sont incompatibles
puisque ce n'est qu'au courant du deuxième semestre 1947 que Robert SCHUMAN
est intervenu, après qu'une carte postale ait donné des signes
de vie d'ARMAND. Il n'y a donc pas d'explication à cet épisode.
Un jour, plusieurs prisonniers
sont répartis dans différents commandos de travail, qui sont dispatchés
dans plusieurs directions. Quant à lui, on lui remet un pain entier,
et on le met, avec d'autres prisonniers, dans un train, destination inconnue.
ARMAND ne sait plus combien de temps il a voyagé, mais comme il se rappelle
avoir reçu un pain entier, la ration journalière étant
précisément de 600 grammes, cela signifie qu'il a au moins voyagé
une journée entière, et probablement une journée et une
nuit. Ils arrivent dans un camp assez petit, avec de petits baraquements, où
les prisonniers ne sont pas très nombreux. Il se souvient du paysage:
une grande étendue d'eau, mais il ne sait pas s'il s'agit d'une mer intérieure
ou de lacs. Partout, la boue, la glace. ARMAND ne se souvient plus du nom de
ce camp
. Là, il est affecté à un "Kommando"
chargé de sortir toute la journée des grumes flottées de
l'eau, et de les empiler sur la digue: de gigantesques radeaux constitués
de grumes attachées entre elles par des espèces de lianes et tirées
par de petits caboteurs descendent le fleuve et accostent le rivage. Les grumes
sont dégagées à la main, arrimées à un treuil
et hissées sur la digue à la force du poignet. Dès le début
du travail, ils sont trempés de la tête aux pieds, frigorifiés
(c'est probablement ici qu'il attrapera la pleurésie qui lui emportera
un demi poumon). Pas de vêtements de rechange le soir, et seulement une
fine couverture pour la nuit.
ARMAND affirme qu'il n'aurait pas survécu très longtemps à cette épreuve. Il a une phrase terrible: "plus que les combats, plus que la capture, c'est cette épreuve qui était inhumaine. Quand, à 20 ans, on n'a plus peur de la mort, mais qu'on l'entrevoit plutôt comme une solution, ça veut tout dire...
Et pourtant, à peine
quatre jours plus tard, le soir, au camp, un soldat -il se rappelle clairement
sa tenue et sa casquette- vient le chercher: il vient chercher "GERMANN
BUNDT
". Le soldat le présente au commandant du camp; celui-ci
lui remet un nouveau pain, et ARMAND, toujours accompagné du garde, est
expédié, à pied, vers la gare. Là, le soldat le
met dans un wagon, lui dit "Sadis!" (assieds-toi!), et s'asseyant
en face de lui, le raccompagne sur le voyage du retour qui le ramène
au camp de CEREPOVEC.
Pendant le trajet du retour, ARMAND essaye d'obtenir des explications du garde. Sans succès. Ce n'est qu'à son arrivée au camp qu'il découvre être rentré à CEREPOVEC. Le soldat le remet au poste de sécurité, et, pendant qu'ils attendent le chef de poste, lui dit "Scora bouda domoï": "tu seras bientôt à la maison". Cette phrase, tous les prisonniers en Russie l'auront entendue, promesse jamais tenue...
ARMAND répond que non, que bien sûr il n'y croit pas; mais le garde insiste: "Da, da!". Puis ARMAND est renvoyé dans son baraquement.
L'histoire s'arrête
là. ARMAND n'est pas rentré, et il n'y a pas eu de suites ni d'explications
à ce bref aller-retour
.
Pourquoi ce retour si rapide de ce camp de travail où, d'après
ses propres aveux, ARMAND n'aurait pas résisté bien longtemps
aux conditions climatiques et de travail. Il avoue d'ailleurs que c'est à
ce moment seulement qu'il a sérieusement envisagé le suicide...
Ce retour est-il effectivement dû à l'intervention des autorités françaises, qui faisaient des démarches pour obtenir sa libération, et qui, à défaut de le faire libérer, ont permis que les Russes préfèrent le garder à CEREPOVEC? Les autorités russes ont-elles voulu garder sous la main un détenu important pour lequel des démarches étaient en cours? Si oui, pourquoi n'y a-t-il pas eu de suite, et pourquoi les démarches de libération n'ont-elles pas abouti? Si non, pourquoi? Nul ne le saura jamais...
Cette phrase: "Scora bouda domoï", était une phrase passe-partout, utilisée par les gardiens en réponse à toutes les questions des prisonniers. Il est probable qu'ARMAND a donné à cette phrase plus d'importance qu'elle n'en avait réellement, et qu'il y ait mis plus d'espoir qu'elle n'en méritait...
Pourquoi ARMAND ne se trouve-t-il
ni dans les rapatriements de septembre 1946, ni parmi ceux de décembre
1946? Aucune explication... Pourtant, à la suite des missions de recherche
effectuées de façon assez intensive par les autorités françaises
,
près de 15.000 Malgré-Nous vont pouvoir rentrer à cette
période. Après ces retours, il reste encore près de 40.000
non rentrés. Si l'on tient compte des 20.000 décès officiellement
notifiés par la WEHRMACHT, cela fait environ 20.000 disparus. La suite
montrera que très peu d'entre eux rentreront...
Dans son livre "Cinq uniformes pour gagner une guerre", Germain RODY raconte: "Dans ma baraque j'avais repéré un compatriote originaire d'une localité du nord de l'Alsace. Celui-ci lui avoua avoir été le chef local de la jeunesse hitlérienne; il en conservait d'ailleurs une certaine fierté. Lors de la sélection des Français (convoi des 1500), il n'était pas sorti du rang. Il disait: Je ne peux renier mes convictions. Un chef de jeunesse hitlérienne ne peut trahir son idéal. Je suis allemand et je reste avec eux". Etait-ce aussi le cas d'ARMAND? Est-ce là l'explication à son séjour prolongé à CEREPOVEC? Nul ne le saura...
Lorsque l'on consulte les différentes listes de Malgré-Nous publiées avec les dates et lieux de leur captivité, on constate cependant que la majorité d'entre eux sont libérés dès le deuxième semestre 1945. Nombre d'entre eux ne seront donc restés prisonniers que quelques mois. (Il est d'ailleurs intéressant de noter que nombreux sont ceux qui ont été faits prisonniers les 8,9 et 10 mai 1945: les soldats qui ont déposé les armes lors de l'armistice sont désormais prisonniers!) On trouve quelques rares cas de Malgré-Nous encore prisonniers en 1946. Pourquoi ARMAND et quelques autres sont-ils restés prisonniers si longtemps? Ont-ils eux aussi été jugés comme criminels de guerre et condamnés à des peines plus longues? Mystère...
![]()