DIX ANNEES D'UNE VIE: 1939 - 1949

DEPART POUR SOKOL

ARMAND raconte une aventure assez curieuse et incompréhensible... Il ne sait plus trop la situer dans le temps: fin 1945 ou début 1946. D'après ses descriptions, il s'agit plutôt du printemps 1946, les lacs dont il se souvient n'étant pas gelés, mais la glace étant encore présenteARMAND avait mentionné cet événement lors de son interrogatoire à sa libération; et l'a alors daté de mai 1946, c'est à dire à peine deux mois après sa sortie de l'hôpital.. ARMAND ne s'explique pas ces événements. Il pensait y voir un lien avec l'intervention de Robert SCHUMAN, qui sera décrite plus loin. Pourtant, les dates de ces deux événements sont incompatibles puisque ce n'est qu'au courant du deuxième semestre 1947 que Robert SCHUMAN est intervenu, après qu'une carte postale ait donné des signes de vie d'ARMAND. Il n'y a donc pas d'explication à cet épisode.

Un jour, plusieurs prisonniers sont répartis dans différents commandos de travail, qui sont dispatchés dans plusieurs directions. Quant à lui, on lui remet un pain entier, et on le met, avec d'autres prisonniers, dans un train, destination inconnue. ARMAND ne sait plus combien de temps il a voyagé, mais comme il se rappelle avoir reçu un pain entier, la ration journalière étant précisément de 600 grammes, cela signifie qu'il a au moins voyagé une journée entière, et probablement une journée et une nuit. Ils arrivent dans un camp assez petit, avec de petits baraquements, où les prisonniers ne sont pas très nombreux. Il se souvient du paysage: une grande étendue d'eau, mais il ne sait pas s'il s'agit d'une mer intérieure ou de lacs. Partout, la boue, la glace. ARMAND ne se souvient plus du nom de ce campLà encore, l'interrogatoire de mai 1949 donne le nom du camp: SOKOL, répertorié sous le numéro 193. SOKOL se situe à environ 200km au Nord-est de CEREPOVEC, juste au nord de VOLOGDA. Le camp se situait sur les rives de la réserve d'eau de KUBENSKOJE.. Là, il est affecté à un "Kommando" chargé de sortir toute la journée des grumes flottées de l'eau, et de les empiler sur la digue: de gigantesques radeaux constitués de grumes attachées entre elles par des espèces de lianes et tirées par de petits caboteurs descendent le fleuve et accostent le rivage. Les grumes sont dégagées à la main, arrimées à un treuil et hissées sur la digue à la force du poignet. Dès le début du travail, ils sont trempés de la tête aux pieds, frigorifiés (c'est probablement ici qu'il attrapera la pleurésie qui lui emportera un demi poumon). Pas de vêtements de rechange le soir, et seulement une fine couverture pour la nuit.

ARMAND affirme qu'il n'aurait pas survécu très longtemps à cette épreuve. Il a une phrase terrible: "plus que les combats, plus que la capture, c'est cette épreuve qui était inhumaine. Quand, à 20 ans, on n'a plus peur de la mort, mais qu'on l'entrevoit plutôt comme une solution, ça veut tout dire...

Et pourtant, à peine quatre jours plus tard, le soir, au camp, un soldat -il se rappelle clairement sa tenue et sa casquette- vient le chercher: il vient chercher "GERMANN BUNDTLe prénom 'ARMAND' avait été germanisé par les Allemands: dès l'incorporation au R.A.D., il devient 'HERMANN'. Une fois prisonnier des Russes, ce prénom devient 'GERMANN', car la lettre H n'existe pas dans l'alphabet cyrillique. Ce changement ne facilitera guère les recherches le concernant, car il est impossible de savoir sous quel nom et sous quelle orthographe il a pu être enregistré dans les dossiers russes.". Le soldat le présente au commandant du camp; celui-ci lui remet un nouveau pain, et ARMAND, toujours accompagné du garde, est expédié, à pied, vers la gare. Là, le soldat le met dans un wagon, lui dit "Sadis!" (assieds-toi!), et s'asseyant en face de lui, le raccompagne sur le voyage du retour qui le ramène au camp de CEREPOVEC.

Pendant le trajet du retour, ARMAND essaye d'obtenir des explications du garde. Sans succès. Ce n'est qu'à son arrivée au camp qu'il découvre être rentré à CEREPOVEC. Le soldat le remet au poste de sécurité, et, pendant qu'ils attendent le chef de poste, lui dit "Scora bouda domoï": "tu seras bientôt à la maison". Cette phrase, tous les prisonniers en Russie l'auront entendue, promesse jamais tenue...

ARMAND répond que non, que bien sûr il n'y croit pas; mais le garde insiste: "Da, da!". Puis ARMAND est renvoyé dans son baraquement.

L'histoire s'arrête là. ARMAND n'est pas rentré, et il n'y a pas eu de suites ni d'explications à ce bref aller-retourLe rapport sur le fonctionnement du camp de CEREPOVEC indique que le camp de SOKOL était jusqu'en 1947, une des nombreuses annexes du camp de CEREPOVEC. . Pourquoi ce retour si rapide de ce camp de travail où, d'après ses propres aveux, ARMAND n'aurait pas résisté bien longtemps aux conditions climatiques et de travail. Il avoue d'ailleurs que c'est à ce moment seulement qu'il a sérieusement envisagé le suicide...

Ce retour est-il effectivement dû à l'intervention des autorités françaises, qui faisaient des démarches pour obtenir sa libération, et qui, à défaut de le faire libérer, ont permis que les Russes préfèrent le garder à CEREPOVEC? Les autorités russes ont-elles voulu garder sous la main un détenu important pour lequel des démarches étaient en cours? Si oui, pourquoi n'y a-t-il pas eu de suite, et pourquoi les démarches de libération n'ont-elles pas abouti? Si non, pourquoi? Nul ne le saura jamais...

Cette phrase: "Scora bouda domoï", était une phrase passe-partout, utilisée par les gardiens en réponse à toutes les questions des prisonniers. Il est probable qu'ARMAND a donné à cette phrase plus d'importance qu'elle n'en avait réellement, et qu'il y ait mis plus d'espoir qu'elle n'en méritait...

Pourquoi ARMAND ne se trouve-t-il ni dans les rapatriements de septembre 1946, ni parmi ceux de décembre 1946? Aucune explication... Pourtant, à la suite des missions de recherche effectuées de façon assez intensive par les autorités françaisesDans son interrogatoire à sa libération, ARMAND indique n'avoir jamais entendu parler d'une mission de recherche française ni de quelconques avis de recherche., près de 15.000 Malgré-Nous vont pouvoir rentrer à cette période. Après ces retours, il reste encore près de 40.000 non rentrés. Si l'on tient compte des 20.000 décès officiellement notifiés par la WEHRMACHT, cela fait environ 20.000 disparus. La suite montrera que très peu d'entre eux rentreront...

Dans son livre "Cinq uniformes pour gagner une guerre", Germain RODY raconte: "Dans ma baraque j'avais repéré un compatriote originaire d'une localité du nord de l'Alsace. Celui-ci lui avoua avoir été le chef local de la jeunesse hitlérienne; il en conservait d'ailleurs une certaine fierté. Lors de la sélection des Français (convoi des 1500), il n'était pas sorti du rang. Il disait: Je ne peux renier mes convictions. Un chef de jeunesse hitlérienne ne peut trahir son idéal. Je suis allemand et je reste avec eux". Etait-ce aussi le cas d'ARMAND? Est-ce là l'explication à son séjour prolongé à CEREPOVEC? Nul ne le saura...

Lorsque l'on consulte les différentes listes de Malgré-Nous publiées avec les dates et lieux de leur captivité, on constate cependant que la majorité d'entre eux sont libérés dès le deuxième semestre 1945. Nombre d'entre eux ne seront donc restés prisonniers que quelques mois. (Il est d'ailleurs intéressant de noter que nombreux sont ceux qui ont été faits prisonniers les 8,9 et 10 mai 1945: les soldats qui ont déposé les armes lors de l'armistice sont désormais prisonniers!) On trouve quelques rares cas de Malgré-Nous encore prisonniers en 1946. Pourquoi ARMAND et quelques autres sont-ils restés prisonniers si longtemps? Ont-ils eux aussi été jugés comme criminels de guerre et condamnés à des peines plus longues? Mystère...

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