DIX ANNEES D'UNE VIE: 1939 - 1949

PREFACE

"Aus Russland zurück": c'est le titre d'un article de la revue alsacienne (aujourd'hui disparue) "CIGOGNES", daté du 5 juin 1949, qui, parmi les archives soigneusement conservées par ma grand-mère, puis par ma mère, fait partie des "reliques" que je garde comme la preuve tangible de la tragique mésaventure que fut, pour mon père, la période de la guerre 39-45.

Je dis mésaventure; car pour tant d'autres jeunes de la même génération que lui, la guerre fut une aventure héroïque, difficile et périlleuse peut-être, mais une aventure quand même, qui, cinquante ans plus tard, les auréole encore de gloire et qui leur laisse des souvenirs impérissables.

Pour mon père, cette période, depuis la déclaration de guerre en septembre 1939 jusqu'à mai 1949, à son retour de Russie, -presque dix ans de sa vie -fut un drame, dont il traîna le poids pendant le reste de ses jours.

Ses réactions, à la fois de fascination et de répulsion, pour l'Allemagne et la Russie ne peuvent s'expliquer que par là; même son appétit insatiable -et notamment son respect absolu du pain et son incapacité à jeter des restes de repas, même périmés -trouvent leur origine dans la faim qu'il a subie pendant ces années. Son comportement, souvent, a été dicté par les leçons qu'il avait apprises durant ces années terribles: il suffit de regarder son atelier, encore rempli de ferrailles et de pièces de récupération, amassées comme des trésors; ou de considérer son aptitude à "organizieren", c'est-à-dire à trouver et à récupérer par des moyens pas toujours très catholiques les objets dont il avait besoin.

Aussi loin que je me souvienne, je me rappelle de ma curiosité, et de celle de mes frères, concernant cette période de sa vie. Son histoire, il ne l'a racontée que par bribes, ne dévoilant que très tard dans sa vie quelques pans supplémentaires. Il racontait assez volontiers certains épisodes, presque toujours les mêmes; mais des périodes entières sont restées cachées. Il a raconté à d'autres membres de la famille quelques détails qu'il n'a jamais voulu raconter à ses propres enfants, et que je ne connais pas.

Sa mort, après une longue maladie, a définitivement imposé le silence sur cette douloureuse époque; les derniers mois et les derniers jours de sa vie, beaucoup de souvenirs sont revenus à la surface, et sont venus troubler son sommeil puis sa pénible agonie; même à ces moments-là, il n'a pas su ou voulu les partager.

Je me suis longuement demandé s'il fallait écrire ces événements, au risque d'empêcher des plaies encore ouvertes de se fermer. Peut-être aurait-il été plus sage de laisser ces souvenirs s'estomper, et de ne laisser dans nos mémoires que les traces imprécises d'une histoire oubliée. De ne laisser à mes enfants que des bribes du passé de leur grand-père, et d'effacer définitivement de cette histoire vécue les événements qui ont déterminé son destin. Mais les témoins du passé sont les piliers sur lesquels se bâtit le futur. Je crois donc qu'il faut oser écrire et raconter, non pour juger, mais pour expliquer. Notre propre histoire ne nous appartient pas; nous la préparons pour nos enfants. Ce qui compte, ce n'est pas tant l'exactitude des faits, mais plutôt de perpétuer le souvenir de mon père qui a été, pour moi, un naufragé de l'Histoire.

J'ai écrit ces événements à partir des souvenirs de ce qu'il m'a raconté. Depuis quelques années, j'avais pris l'habitude, les rares fois où il me racontait plus que quelques petites bribes, de mettre par écrit ses histoires. A trois où quatre reprises -notamment à l'occasion de quelques événements marquants: décès de membres de la famille, veilles de ses départs pour des longs séjours à l'étranger -il s'était laissé aller à raconter, trois ou quatre heures durant, des souvenirs plus détaillés. Je brûlais d'envie de les enregistrer, ou de prendre des notes, mais je savais bien qu'il aurait aussitôt arrêté de se confier. A chaque fois, dès que je l'avais quitté, je m'étais efforcé de coucher par écrit, à la va-vite, tout ce dont je pouvais me souvenir.

Des erreurs se sont donc probablement glissées dans ces souvenirs; soit parce que mon père lui-même mélangeait parfois les dates, les lieux, les noms; soit parce que je peux quelquefois être moi-même à l'origine de confusions supplémentaires ou d'interprétations erronées.

J'ai aussi volontairement élargi le cadre de cette histoire, sans le limiter à la stricte période de la guerre et de la captivité. J'ai complété le récit de mon père par des données historiques, en liaison avec sa propre expérience: explications sur le contexte politique, géographique, militaire ou culturel de l'époque; comparaison avec des expériences similaires d'autres Malgré-Nous, recoupements avec des archives diverses. J'ai, pour cela, fait quelques recherches aux Archives Nationales à PARIS, METZ et STRASBOURG, aux Archives Départementales et Nationales ou à la Bibliothèque Nationale. Compte tenu du faible délai écoulé depuis ces événements (moins de 100 ans), il m'a fallu obtenir des dérogations pour consulter quelques rares documents, les autres restant malheureusement inaccessibles.

Certaines recherches, qui auraient pu paraître simples à effectuer, ont cependant posé de nombreuses difficultés. Je ne disposais par exemple pas de renseignements aussi simples que les numéros des unités auxquelles mon père a appartenu. Il se souvenait probablement des principaux régiments dont il avait fait partie, mais il n'a jamais donné de précisions sur ce sujet. Il m'a donc fallu trouver le résumé de ses affectations successives auprès du WAST à BERLIN, le service allemand de recherches sur les membres de la Wehrmacht.

Malheureusement ces unités ont toutes été entièrement détruites sur les différents fronts d'opérations, et avec elles leurs archives de campagne telles que les journaux de marche régimentaires. Ce n'est donc qu'en recherchant dans les Archives Fédérales Allemandes (Bundesarchiv-Militärarchiv ou Deutscher Suchdienst) que j'ai pu trouver des renseignements en m'intéressant aux divisions auxquelles ces régiments avaient appartenu; les états majors divisionnaires, quelque peu protégés en arrière des lignes, ont souvent gardé leurs archives, bien que celles-ci soient généralement moins détaillées que les journaux régimentaires.

J'ai bien entendu aussi trouvé nombre d'informations dans les différents ouvrages parus sur ce sujet, et dans les témoignages écrits d'autres Malgré-Nous. Bien que j'aie pu interroger certains Malgré-Nous sur leur propre expérience, je regrette cependant de n'avoir pas trouvé traces d'éventuels survivants des lieux et des combats que mon père a connus, et auxquels j'aurais pu demander quelque information.

Enfin, toutes les descriptions concernant l'organisation politique allemande, la composition des unités allemandes ou la description des opérations militaires, et notamment celle de l'opération BAGRATION, ont été trouvées sur des sites Internet allemands, américains ou russes, sur lesquels on peut trouver multitude de renseignements et de documents concernant cette période de la Deuxième Guerre Mondiale.

Les informations concernant les camps de prisonniers de guerre en Union Soviétique ont été beaucoup plus difficiles à obtenir. Aucun dossier concernant ARMAND n'a pu être trouvé à ce jour parmi les nombreux dossiers personnels des prisonniers de camps de guerre remis à la FRANCE après la chute du mur (pour ce qui concerne les Malgré-Nous, ces archives sont gérées et exploitées par les Archives Départementales du Haut-Rhin). Alors qu'il existe de nombreux ouvrages de référence sur le Goulag, il n'existe pour ainsi dire pas de documents sur les camps de prisonniers de guerre en URSS. Toutefois, un organisme universitaire autrichien a effectué de nombreux travaux sur ce sujet; c'est par lui que j'ai pu obtenir des informations chiffrées sur ces camps. C'est par le biais de cet organisme également que j'ai pu faire effectuer des recherches dans les Archives Russes sur le camp de CEREPOVEC, et obtenir difficilement quelques renseignements contre une rémunération non négligeable.

Enfin, une découverte tardive m'a permis de corriger plusieurs points parmi les notes que j'avais prises sur ces souvenirs. Il m'a en effet été possible de mettre la main sur deux documents précieux: le compte-rendu de l'interrogatoire auquel ARMAND a été soumis, le jour même de son arrivée en FRANCE, le 22 mai 1949, par le Directeur du Centre de Rapatriement de KEHL; ainsi que la note d'information immédiatement établie par les Renseignements Généraux sur la base de cet interrogatoire. Ces documents -toujours encore classés confidentiels- n'ont été accessibles qu'après que j'aie pu obtenir une dérogation spéciale. Ils n'apportent que peu d'éléments supplémentaires; mais ils sont précieux dans le sens où, beaucoup plus contemporains des éléments que les récits tardifs d'ARMAND, ils apportent des éléments de dates et de lieux plus précis, et corrigent certains souvenirs d'ARMAND devenus plus flous avec les années. Les dates de ses transferts entre les différents camps, et dont il était incapable de se souvenir dans ses différents récits, proviennent ainsi toutes de ce document où elles sont mentionnées avec exactitude.

J'ai également rajouté à ce récit quelques détails, que je tiens pour la plupart de mon père également, sur l'histoire de mon grand-père, que je regrette de si mal connaître. Cette histoire aussi vaut la peine d'être connue et de ne pas être oubliée. Mon père et mon grand-père ont tous deux eu maille à partir avec l'Allemagne et la Russie -et avec la France d'après-guerre -, et si mon arrière-grand-père MICHEL BUNDT, né en 1863, était trop jeune pour avoir été soldat en 1870, je ne serais pas surpris si son propre grand-père MICHEL né en 1791, avait été grognard de Napoléon, et s'il s'était battu sur les mêmes berges de la Bérézina 132 ans avant ARMAND...

Dans la famille BUNDT, l’un est allé mourir en 1863 au Mexique dans les campagnes de l'empereur MAXIMILIEN, deux autres sont morts en Algérie dans les toutes premières années de la conquête française,  traçant ainsi la voie de ceux qui, dans la famille, sont allés les uns après les autres se battre sous des drapeaux qui n'étaient pas les leurs…

Lorsque que, arrivé au crépuscule de ma vie, je me retournerai pour jeter un regard sur la vie que j'aurai vécu, je crains de n'y voir que très peu de choses que je pourrai être fier de raconter à mes enfants. Mon père et mon grand-père, eux, comme nombre de leurs aïeux, ont laissé derrière eux l'histoire d'une vie construite autour d'une expérience douloureuse qui a marqué leur existence entière. Peut-être dois-je être heureux d'avoir la chance d'être dispensé de ces expériences, où les souffrances et les malheurs l'emportent largement sur les joies et les bonheurs. Mais ces souffrances ont modelé définitivement leurs vies, et j'ai quelque peu l'impression que nos vies à nous, si tranquilles et si banales, ne sont pas tout à fait accomplies...

Il est étrange de constater que souvent les rescapés de ces guerres en reviennent en ne souhaitant que "plus jamais cela", et que leurs enfants, à qui ils racontent ces souffrances, ne rêvent que de les connaître à leur tour.

J'ai quant à moi le regret non de les avoir vécues à mon tour, mais bien plus de ne pas les avoir vécues avec eux. Je sais bien pourtant que de partager ces souffrances n'en aurait pas diminué le poids, car la souffrance est bien la seule chose au monde qui, partagée, reste toujours aussi lourde.

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