DIX ANNEES D'UNE VIE: 1939 - 1949

CEREPOVEC

Dès le soir du défilé, les prisonniers sont éclatés en plusieurs groupes, et chargés dans des wagons à bestiaux qui les emmènent vers l'inconnu. ARMAND est-il directement transféré à CEREPOVECPrononcer 'TCHEREPOVETZ'. Pourquoi ARMAND est-il envoyé à CEREPOVEC et non au camp 188 de TAMBOW? Plusieurs Malgré-Nous racontent qu'après avoir participé à ce même défilé de MOSCOU, ils sont, eux, directement envoyés à TAMBOW. Mystère... En tout, 2900 soldats faits prisonniers lors des combats en Biélorussie arrivent au camp de CEREPOVEC en juin 1944. Voir annexe 4.? Probablement non, car plusieurs indices laissent penser qu'il a transité d'abord par un premier camp, probablement de regroupement de prisonniers. Mais combien de temps y est-il resté? Quelques jours ou quelques semaines? Ce n'est pas clair.

En général, l'unité soviétique ayant fait des prisonniers les envoyait dans un camp de regroupement dépendant du Corps d'Armée auquel elle appartenait. Si le front à cet endroit était relativement stable, le Corps d'Armée en question était peu amené à se déplacer; la durée du passage en camp de regroupement était donc très variable. Il faut noter que l'URSS n'ayant pas signé la Convention de Genève, le traitement des prisonniers de guerre était très aléatoire.

Si tout le monde connaît "l'Archipel du GOULAG", constitué par la myriade de camps de travail de prisonniers politiques ou de droit commun, peu de gens savent que s'est constitué en URSS à partir de 1941 un autre "archipel", l'Archipel du GUPVI, constitué de plus de 4000 camps de prisonniers de guerre... A noter aussi que dans toutes les armées, les officiers sont regroupés à part dans des camps qui leurs sont réservés; cependant beaucoup d'officiers allemands se sont rapidement débarrassés de leurs galons lors de leur capture pour éviter les exactions des Russes. Ils se retrouvent donc anonymes dans la foule des prisonniers soldats ou sous-officiers, et essayent de regagner leurs prérogatives, au besoin par des chicaneries.

CEREPOVEC est une ville importante, à environ 400 au nord de MOSCOU, sur les rives nord d'un des immenses lacs (la réserve d'eau de RYBINSK) que traverse la VOLGA sur son trajet de MOSCOU vers LENINGRAD et la mer Baltique. En ville, non loin de la gare de marchandises, se trouve un premier "hôpital" pour prisonniers de guerre. Il s'agit en fait d'une maison d'habitation, appelée "das weisses Haus", où sont installés des lits et des brancards. L'hôpital est désigné comme camp n° 5091. Ailleurs, à proximité de la ville, un deuxième hôpital, le camp n° 3739, appelé "das rotes Lazarett". Enfin, à environ 5 km de la ville, deux camps, que les prisonniers appellent "das altes und das neues Lager": pour le premier, il s'agit du camp n°7437, réservé aux prisonniers politiques et aux officiers, l'autre, le camp n° 7158 (ou 158), le camp principal où s'entassent près de 9000 prisonniers. Ce deuxième camp porte aussi un autre nom dans le vocabulaire des prisonniers: "Todeslager". Cela veut tout dire!

ARMAND est tout d'abord envoyé au premier camp (das altes Lager). Après son long séjour à l'hôpital (das rotes Lazarett), il rejoindra ensuite le nouveau camp, le camp n°158.

La "Kommandantur" du camp 158 de CEREPOVEC:

ARMAND est malade, très affaibli; il ne peut guère travailler. Il est affecté dans un kolkhoze, ou chargé de pelleter la neige. Parfois aussi il est chargé de tailler des clous en bois, destinés à clouer des semelles de chaussures, ou encore de tourner l'énorme manivelle d'une machine qui débite des rondins de bois pour en faire des tuilesUn rapport confidentiel sur le fonctionnement du camp de CEREPOVEC, obtenu après de difficiles recherches dans les archives russes, donne de nombreuses précisions sur le camp. Il y est notamment précisé qu'en 1944, l'afflux de prisonnier dépassait largement les besoins en main-d'œuvre des différents chantiers et centres de production qui dépendaient du camp. De nombreuses activités (fabrication de cordes et de chaussures, réparation de montres, vannerie, etc. ) ont alors été mises en place pour 'éviter l'oisiveté des prisonniers'..

Les repas quotidiens sont faits matin, midi et soir d'un demi-litre de "soupe" plus ou moins claire. Si quelques fois de rares légumes (feuilles de choux, carottes) flottent dans l'eau chaude, il s'agit souvent d'une simple soupe aux orties... ARMAND, plus tard, aura toujours une réaction de répulsion à la vue des orties, dont la teneur en vitamines aura pourtant probablement contribué à le sauver.

Quelques rares fois, quelques morceaux de poisson flottent dans la soupe, et même... de la viande! En fait de viande, il s'agit de morceaux de poumons! Lorsque, par bonheur, de la viande arrivait jusqu'au camp, elle était inévitablement "prélevée" par les différents échelons de la hiérarchie du camp. Seuls parvenaient jusqu'aux prisonniers des morceaux de poumons, qui, inexplicablement, étaient dédaignées et considérés comme immangeables par les soviétiques...

Avec la soupe, on reçoit 200 grammes environ d'un pain carré noir coupé en tranches, dont les extrémités, plus consistantes, sont distribuées à tour de rôle. On perçoit aussi dix grammes de tabac et dix grammes de sucre. Les repas sont servis au réfectoire, une immense baraque en bois où les prisonniers, qui sont organisés en "Kompagnie" d'environ dix fois dix hommes, vont manger à tour de rôle. Dans le réfectoire se trouvent de grandes tables en bois; la soupe est servie dans des gamelles disparates, en provenance de toutes les armées du monde, ainsi que dans de petits seaux en bois, fabriqués par des prisonniers finlandais. Souvent, les approvisionnements en nourriture tardent. Les premiers jours du mois, on reçoit alors en bloc les rations en retard du mois précédent; puis, durant le reste du mois, les rations de pain descendent à 100 ou à 50 grammes par jourARMAND évoque plusieurs fois ces retards d'approvisionnement, qui font que l'on reste 3 ou 4 jours sans pain. Lorsque les livraisons en retard se font enfin, certains affamés se jettent alors sur les rations regroupées, et se font littéralement 'éclater la panse'..

Pour compléter ce régime de disette, tous les moyens sont bons: on ramasse les feuilles d'oseille que l'on roule en "cigare", cigare que l'on croque lentement. Quelques fois, dans les Kommando chargés de ramener du bois, on découvre des nids de corbeaux dans les branches. On y récupère les oeufs ou les oisillons, même s'il faut pour cela abattre l'arbre. Certains ramassent les vers de terre, qu'ils vident avant de les griller sur le feu; d'autres entaillent les bouleaux pour en récolter la sève.

L'eau manque aussi: il n'y a ni puits ni eau courante au camp, et il faut organiser chaque jour une corvée pour aller en prélever dans le fleuve, à l'aide de grands tonneaux de bois, chargés sur un traîneau tiré par des prisonniers. En dehors des distributions aux heures de repas, il faut souffrir de la soif...

Manger pour survivre:
Dans le livre "Cinq uniformes pour gagner une guerre", Germain Rudy raconte: "Le petit-déjeuner était composé d'une boisson chaude (thé à base de plantes), et d'une ration de pain foncé, humide et lourd, fabriqué à base de sarrasin et de son. A midi, on servait une soupe chaude, claire, où surnageaient quelques quartiers de pommes de terre, de choux, de farineux, et de poissons. Une cuillérée de cacha, bouillie consistante à base de millet décortiqué, complétait le menu. Un rite sacro-saint présidait à la pesée de la ration de 600 grammes de pain. Au fond de la baraque, un coin avait été aménagé par les responsables de la distribution. Des balances rudimentaires mais néanmoins précises avaient été confectionnées. Un poids unique de 600 grammes était constitué par une pierre ou un morceau de brique. Les pains en forme de parallélépipède étaient coupés en huit rations d'un volume approchant celui de deux pains de beurre actuels de 250 grammes et d'un poids aussi proche que possible de 600 grammes. Une fois les 50 rations de la travée prêtes, les restes éventuels (miettes comprises) faisaient l'objet de 50 petits tas. Les coins des pains étaient répartis journellement et à tour de rôle. Ils étaient en effet plus appétissants et moins imbibés d'eau que les autres tranches. Il en allait de même pour la soupe servie dans de grosses cuves en bois. Elle était constamment remuée pendant la distribution et c'est à tour de rôle que les dix derniers servis étaient désignés, le fond de cuve étant tout naturellement plus épais et plus consistant".

Une année passe ainsi, mais le régime auquel il est soumis mine de plus en plus sa santé. L'hiver 1944-1945, le premier hiver de captivité, est extrêmement dur: des températures de -35° sont fréquentes et ce n'est qu'au-dessous de -40° que l'on est dispensé de travail. Les prisonniers dorment sur des bâts-flancs de bois, sans paillasse; il n'y a qu'une mince couverture pour chacun.

ARMAND a pour tout vêtement un pantalon, une chemise, une veste. Pas de sous-vêtements, plus de chaussures, perdues dans la tourmente! Pas de chaussettes non plus: il est arrivé à garder pendant quelque temps les "tubes" de chaussettes dont il ne restait que la partie montante. Il s'est rapidement bricolé des semelles de bois, attachées avec une ficelle, mais il ne peut les porter pour marcher, seulement quand il reste debout, immobile, pendant les deux ou trois heures que dure la "prowerka", l'appel quotidien.

Comme tant d'autres prisonniers des geôles soviétiques, ARMAND relève l'incapacité totale dans laquelle étaient les Russes de faire un appel et de compter correctement les prisonniers. Le comptage -souvent effectué à l'aide de bouliers- est recommencé sans cesse, avec à chaque fois des résultats différents. C'est pourquoi les appels durent des heures, été comme hiver. C'est à cette école du froid que sont les appels en hiver, par -20 ou -30 degrés, qu'il a appris à "bouger les doigts de pieds": bouger les doigts et les doigts de pieds, sans cesse, sans arrêter une minute, seule solution pour éviter les gelures irréversibles.

Il y a, à CEREPOVEC, deux infirmeries: l'une d'elles sert à l'examen des malades et des blessés, l'autre à l'examen d'aptitude au travail. Dans la première, où les prisonniers se rendent souvent, même sans autorisation du chef de baraque, les soins sont administrés par une doctoresseDans le livre 'Combien de soldats russes avez-vous tués?' , l'auteur parle également de cette doctoresse et de cette commission. en uniforme de l'Armée Rouge assez sympathique et un infirmier allemand parlant parfaitement le russe. Selon l'état du malade, la doctoresse décide de son exemption de travail, voire de son transfert à l'hôpital. Les pansements et les soins sont relativement sommaires. Pour les malades, pour tout régime, les rations alimentaires sont ... réduites de moitié! Dans la deuxième infirmerie, les visites médicales d'aptitude sont effectuées par une "commission médicale" dirigée par la doctoresse. Les prisonniers ont trouvé un terme parlant pour nommer cette visite médicale sommaire: "die Archbackenuntersuchung"! L'examen s'effectue à tour de rôle, baraque après baraque. Chaque individu se présente nu, et la doctoresse tâte les côtes et regarde si les fesses du patient sont flasques ou suffisamment rebondies. C'est le résultat de cet examen sommaire qui détermine l'aptitude au travail. Une fois par mois environ, tous les prisonniers reçoivent une piqûre dans l'épaule. De quoi, contre quoi? ARMAND n'en sait rienD'après les expériences d'autres camps, probablement des piqûres de glucose, qui étaient données pour lutter contre la dénutrition et l'avitaminose..

Le 27 mars 1945, sous-alimenté et épuisé physiquement, il est transféré au "Stadtlazarett", à l'hôpital pour prisonniers de guerre qui se trouve en ville. Pendant plus de trois mois, il se bat contre la dysenterie et la pleurésie qui lui emportera un poumon, contre le scorbut qui lui déchausse les dents. Il tire de petits molletons de la doublure de sa veste, roule de petites boulettes qu'il coince entre ses dents pour les caler et les empêcher de bouger. La nourriture est encore plus rare qu'au camp, et les soins sont inexistants.

ARMAND traîne ainsi plusieurs mois dans cet état à l'hôpital. Il fait de la rétention d'eau: ses pieds, ses jambes, son corps progressivement gonflent de plus en plus. Des camarades, guéris, sont déclarés aptes au travail, et sont envoyés en Kommandos d'abattage de bois. Plusieurs d'entre eux ne reviennent pas, tués au travail, disparus, mutés dans un autre camp, ARMAND n'en sait rien... Mais il s'estime heureux d'être malade, car cela lui permet d'échapper à ce danger, encore que son état général empire de plus en plus et l'inquiète terriblement. Un jour, la doctoresse sort d'une petite boîte un comprimé qu'elle lui demande de prendre. ARMAND, souhaitant continuer à échapper à la corvée, cache le comprimé mais n'ose pas l'avaler. Mais quand la rétention d'eau atteint son cou et commence à gonfler son visage, il se décide à l'avaler. Très vite, il se sent mieux: il n'arrête plus d'uriner, et son corps désenfle rapidement. Coïncidence? au même moment, les Kommandos s'arrêtent...

A l'hôpital, la mortalité est énorme. ARMAND se souvient que le nombre de morts (l'effectif est d'environ 1000 malades) le plus bas pour un seul mois a été de treize, le plus élevé, au coeur de l'hiver, a été de cent trente cinq! Souvent, le matin, au réveil, un camarade reste couché sur son châlit: il est mort durant la nuit, et ses voisins n'ont rien remarqué... De nombreux malades meurent aussi sous l'application de soins assez particuliers: lorsque par malheur ils perdent connaissance sous l'effet de leur faiblesse généralisée, on essaie de les réanimer en leur appliquant sur le nez et sur la bouche des compresses camphrées; beaucoup d'entre eux meurent étouffés sous ce bâillon appliqué sans ménagement... Les cadavres sont simplement jetés dans un marécage proche, après avoir été entièrement dépouillés de leurs guenilles, qui serviront à d'autres malheureux. En hiver, on creuse des trous à la barre à mine dans la couche de glace, et on jette les cadavres à l'eau, ou on les entasse comme des bûches de bois, en attendant le dégelARMAND a plusieurs fois fait partie de ces commandos chargés de creuser ces trous à barre à mine et d'y jeter les cadavres....

Au bout d'un séjour d'un an à l'hôpital, son état s'améliore enfin un peu. Il est finalement déclaré apte à sortir de l'hôpital, et est renvoyé, le 13 mars 1946, au "neues Lager", le camp 158.

Les prisonniers sont, selon les mots même d'ARMAND, pourris de vermine. Les moments de repos sont consacrés à écraser les poux dans les coutures des vêtements ou dans les replis de la couverture. Les punaises abondent aussi, et dans les baraques, les murs sont couverts des "virgules" que font les punaises gorgées de sang que l'on écrase contre les planches.. La nuit, on essaie de se protéger comme on peut: la couverture est placée en losange et l'on rabat les quatre coins sur les pieds et sur la figure pour s'emballer complètement.

ARMAND raconte aussi qu'ils ont droit une fois par mois environ à un passage collectif au "sauna", au sortir duquel ils vont se rouler dans la neige... Les guenilles sont quelques fois "désinfectées": elles sont passées dans une espèce d'autoclave, où les poux sont censés être tués par la vapeur brûlante. Plus généralement, ce sont les prisonniers qui sont tués par un coup de froid, après avoir dû ré-enfiler leurs vêtements trempés!

A la fin des journées de travail, des officiers du NKVD viennent assez presque quotidiennement donner des séances d'instruction politique et antifasciste, vite dénommée "Antifa", qui raccourcissent les heures de repos si recherchéesSi la plupart des prisonniers ne subissent cette instruction qu'avec réticence, nombre d'entre eux cependant, et parmi eux des officiers généraux (dont Von PAULUS, le vaincu de STALINGRAD) adhérent avec plus ou moins de conviction aux thèses antifascistes. Nombre d'entre eux deviendront les futurs cadres du système politique communiste d'Allemagne de l'Est.. Quelquefois aussi, plusieurs prisonniers sont soumis à des interrogatoires assez poussés.

Une séance d'Antifa au camp 158 de CEREPOVEC.
ARMAND est-il sur les rangs?

En août 1945, durant son séjour à l'hôpital, une nouvelle agite les prisonniers dans les camps: on annonce un regroupement d'Alsaciens-Lorrains en vue d'un rapatriement, et des listes sont constituéesA noter que la première libération massive de Malgré-Nous avait eu lieu en juillet 1944, à la période même où ARMAND était fait prisonnier. Il s'agissait de la constitution du 'convoi des 1500': après de longues négociations avec les autorités françaises, les Russes acceptèrent de libérer 1500 Malgré-Nous qui devaient rejoindre les Forces Françaises Libres. Ces prisonniers furent acheminés depuis les différents camps et regroupés à TAMBOW, qui devint ainsi le camp des Français. De là, ils rejoignirent ALGER, via TEHERAN. Mais la plupart des regroupements de prisonniers français qui eurent lieu ne furent pas suivie d'effets. Il n'y eu pas d'autres engagements dans les FFL que celui des '1500'.. ARMAND, pendant ce temps, est presque inconscient, couché avec une forte fièvre. Il occupe un lit dans un couloir, car les chambres et les dortoirs sont surpeuplés. Six jours passent ainsi; un matin, quand il se réveille d'un semi-coma, il apprend que le convoi d'Alsaciens-Lorrains est parti, sans lui, car il n'était pas transportable...

Dès qu'il est un peu rétabli, un de ses amis, KARL SCHERER, fervent protestant, insiste auprès de lui pour qu'il aille voir les autorités du camp, et faire savoir qu'il est lorrain, Malgré-Nous "oublié" dans le précédent convoi. ARMAND, après avoir longtemps hésité, se décide. Le chef de camp allemand -un ancien Gefreiter- refuse cependant de le signaler aux autorités soviétiques: en effet, les Allemands captifs avec les Malgré-Nous veulent généralement faire échouer leurs tentatives de justification d'identité, car ils veulent obliger les Alsaciens-Lorrains à partager le sort commun de la nation allemande. Malgré l'insistance de KARL et d'ARMAND, rien n'y fait: ARMAND restera noyé dans l'anonymat.

ARMAND reste à CEREPOVEC environ deux ans et demi. Que c'est vite dit! Mais imagine t'on deux ans et demi dans ces conditions, quand on a vingt ans?

Chapitre
précédent

Haut

Chapitre
suivant