Dès le soir du défilé,
les prisonniers sont éclatés en plusieurs groupes, et chargés
dans des wagons à bestiaux qui les emmènent vers l'inconnu. ARMAND
est-il directement transféré à CEREPOVEC
?
Probablement non, car plusieurs indices laissent penser qu'il a transité
d'abord par un premier camp, probablement de regroupement de prisonniers. Mais
combien de temps y est-il resté? Quelques jours ou quelques semaines?
Ce n'est pas clair.
En général, l'unité soviétique ayant fait des prisonniers les envoyait dans un camp de regroupement dépendant du Corps d'Armée auquel elle appartenait. Si le front à cet endroit était relativement stable, le Corps d'Armée en question était peu amené à se déplacer; la durée du passage en camp de regroupement était donc très variable. Il faut noter que l'URSS n'ayant pas signé la Convention de Genève, le traitement des prisonniers de guerre était très aléatoire.
Si tout le monde connaît "l'Archipel du GOULAG", constitué par la myriade de camps de travail de prisonniers politiques ou de droit commun, peu de gens savent que s'est constitué en URSS à partir de 1941 un autre "archipel", l'Archipel du GUPVI, constitué de plus de 4000 camps de prisonniers de guerre... A noter aussi que dans toutes les armées, les officiers sont regroupés à part dans des camps qui leurs sont réservés; cependant beaucoup d'officiers allemands se sont rapidement débarrassés de leurs galons lors de leur capture pour éviter les exactions des Russes. Ils se retrouvent donc anonymes dans la foule des prisonniers soldats ou sous-officiers, et essayent de regagner leurs prérogatives, au besoin par des chicaneries.
CEREPOVEC est une ville importante, à environ 400 au nord de MOSCOU, sur les rives nord d'un des immenses lacs (la réserve d'eau de RYBINSK) que traverse la VOLGA sur son trajet de MOSCOU vers LENINGRAD et la mer Baltique. En ville, non loin de la gare de marchandises, se trouve un premier "hôpital" pour prisonniers de guerre. Il s'agit en fait d'une maison d'habitation, appelée "das weisses Haus", où sont installés des lits et des brancards. L'hôpital est désigné comme camp n° 5091. Ailleurs, à proximité de la ville, un deuxième hôpital, le camp n° 3739, appelé "das rotes Lazarett". Enfin, à environ 5 km de la ville, deux camps, que les prisonniers appellent "das altes und das neues Lager": pour le premier, il s'agit du camp n°7437, réservé aux prisonniers politiques et aux officiers, l'autre, le camp n° 7158 (ou 158), le camp principal où s'entassent près de 9000 prisonniers. Ce deuxième camp porte aussi un autre nom dans le vocabulaire des prisonniers: "Todeslager". Cela veut tout dire!
ARMAND est tout d'abord envoyé au premier camp (das altes Lager). Après son long séjour à l'hôpital (das rotes Lazarett), il rejoindra ensuite le nouveau camp, le camp n°158.
La "Kommandantur" du camp 158 de CEREPOVEC: |
ARMAND est malade, très
affaibli; il ne peut guère travailler. Il est affecté dans un
kolkhoze, ou chargé de pelleter la neige. Parfois aussi il est chargé
de tailler des clous en bois, destinés à clouer des semelles de
chaussures, ou encore de tourner l'énorme manivelle d'une machine qui
débite des rondins de bois pour en faire des tuiles
.
Les repas quotidiens sont faits matin, midi et soir d'un demi-litre de "soupe" plus ou moins claire. Si quelques fois de rares légumes (feuilles de choux, carottes) flottent dans l'eau chaude, il s'agit souvent d'une simple soupe aux orties... ARMAND, plus tard, aura toujours une réaction de répulsion à la vue des orties, dont la teneur en vitamines aura pourtant probablement contribué à le sauver.
Quelques rares fois, quelques morceaux de poisson flottent dans la soupe, et même... de la viande! En fait de viande, il s'agit de morceaux de poumons! Lorsque, par bonheur, de la viande arrivait jusqu'au camp, elle était inévitablement "prélevée" par les différents échelons de la hiérarchie du camp. Seuls parvenaient jusqu'aux prisonniers des morceaux de poumons, qui, inexplicablement, étaient dédaignées et considérés comme immangeables par les soviétiques...
Avec la soupe, on reçoit
200 grammes environ d'un pain carré noir coupé en tranches, dont
les extrémités, plus consistantes, sont distribuées à
tour de rôle. On perçoit aussi dix grammes de tabac et dix grammes
de sucre. Les repas sont servis au réfectoire, une immense baraque en
bois où les prisonniers, qui sont organisés en "Kompagnie"
d'environ dix fois dix hommes, vont manger à tour de rôle. Dans
le réfectoire se trouvent de grandes tables en bois; la soupe est servie
dans des gamelles disparates, en provenance de toutes les armées du monde,
ainsi que dans de petits seaux en bois, fabriqués par des prisonniers
finlandais. Souvent, les approvisionnements en nourriture tardent. Les premiers
jours du mois, on reçoit alors en bloc les rations en retard du mois
précédent; puis, durant le reste du mois, les rations de pain
descendent à 100 ou à 50 grammes par jour
.
Pour compléter ce régime de disette, tous les moyens sont bons: on ramasse les feuilles d'oseille que l'on roule en "cigare", cigare que l'on croque lentement. Quelques fois, dans les Kommando chargés de ramener du bois, on découvre des nids de corbeaux dans les branches. On y récupère les oeufs ou les oisillons, même s'il faut pour cela abattre l'arbre. Certains ramassent les vers de terre, qu'ils vident avant de les griller sur le feu; d'autres entaillent les bouleaux pour en récolter la sève.
L'eau manque aussi: il n'y a ni puits ni eau courante au camp, et il faut organiser chaque jour une corvée pour aller en prélever dans le fleuve, à l'aide de grands tonneaux de bois, chargés sur un traîneau tiré par des prisonniers. En dehors des distributions aux heures de repas, il faut souffrir de la soif...
Manger pour survivre: |
Une année passe ainsi, mais le régime auquel il est soumis mine de plus en plus sa santé. L'hiver 1944-1945, le premier hiver de captivité, est extrêmement dur: des températures de -35° sont fréquentes et ce n'est qu'au-dessous de -40° que l'on est dispensé de travail. Les prisonniers dorment sur des bâts-flancs de bois, sans paillasse; il n'y a qu'une mince couverture pour chacun.
ARMAND a pour tout vêtement un pantalon, une chemise, une veste. Pas de sous-vêtements, plus de chaussures, perdues dans la tourmente! Pas de chaussettes non plus: il est arrivé à garder pendant quelque temps les "tubes" de chaussettes dont il ne restait que la partie montante. Il s'est rapidement bricolé des semelles de bois, attachées avec une ficelle, mais il ne peut les porter pour marcher, seulement quand il reste debout, immobile, pendant les deux ou trois heures que dure la "prowerka", l'appel quotidien.
Comme tant d'autres prisonniers des geôles soviétiques, ARMAND relève l'incapacité totale dans laquelle étaient les Russes de faire un appel et de compter correctement les prisonniers. Le comptage -souvent effectué à l'aide de bouliers- est recommencé sans cesse, avec à chaque fois des résultats différents. C'est pourquoi les appels durent des heures, été comme hiver. C'est à cette école du froid que sont les appels en hiver, par -20 ou -30 degrés, qu'il a appris à "bouger les doigts de pieds": bouger les doigts et les doigts de pieds, sans cesse, sans arrêter une minute, seule solution pour éviter les gelures irréversibles.
Il y a, à CEREPOVEC,
deux infirmeries: l'une d'elles sert à l'examen des malades et des blessés,
l'autre à l'examen d'aptitude au travail. Dans la première, où
les prisonniers se rendent souvent, même sans autorisation du chef de
baraque, les soins sont administrés par une doctoresse
en uniforme de l'Armée Rouge
assez sympathique et un infirmier allemand parlant parfaitement le russe. Selon
l'état du malade, la doctoresse décide de son exemption de travail,
voire de son transfert à l'hôpital. Les pansements et les soins
sont relativement sommaires. Pour les malades, pour tout régime, les
rations alimentaires sont ... réduites de moitié! Dans la deuxième
infirmerie, les visites médicales d'aptitude sont effectuées par
une "commission médicale" dirigée par la doctoresse.
Les prisonniers ont trouvé un terme parlant pour nommer cette visite
médicale sommaire: "die Archbackenuntersuchung"! L'examen s'effectue
à tour de rôle, baraque après baraque. Chaque individu se
présente nu, et la doctoresse tâte les côtes et regarde si
les fesses du patient sont flasques ou suffisamment rebondies. C'est le résultat
de cet examen sommaire qui détermine l'aptitude au travail. Une fois
par mois environ, tous les prisonniers reçoivent une piqûre dans
l'épaule. De quoi, contre quoi? ARMAND n'en sait rien
.
Le 27 mars 1945, sous-alimenté et épuisé physiquement, il est transféré au "Stadtlazarett", à l'hôpital pour prisonniers de guerre qui se trouve en ville. Pendant plus de trois mois, il se bat contre la dysenterie et la pleurésie qui lui emportera un poumon, contre le scorbut qui lui déchausse les dents. Il tire de petits molletons de la doublure de sa veste, roule de petites boulettes qu'il coince entre ses dents pour les caler et les empêcher de bouger. La nourriture est encore plus rare qu'au camp, et les soins sont inexistants.
ARMAND traîne ainsi plusieurs mois dans cet état à l'hôpital. Il fait de la rétention d'eau: ses pieds, ses jambes, son corps progressivement gonflent de plus en plus. Des camarades, guéris, sont déclarés aptes au travail, et sont envoyés en Kommandos d'abattage de bois. Plusieurs d'entre eux ne reviennent pas, tués au travail, disparus, mutés dans un autre camp, ARMAND n'en sait rien... Mais il s'estime heureux d'être malade, car cela lui permet d'échapper à ce danger, encore que son état général empire de plus en plus et l'inquiète terriblement. Un jour, la doctoresse sort d'une petite boîte un comprimé qu'elle lui demande de prendre. ARMAND, souhaitant continuer à échapper à la corvée, cache le comprimé mais n'ose pas l'avaler. Mais quand la rétention d'eau atteint son cou et commence à gonfler son visage, il se décide à l'avaler. Très vite, il se sent mieux: il n'arrête plus d'uriner, et son corps désenfle rapidement. Coïncidence? au même moment, les Kommandos s'arrêtent...
A l'hôpital, la mortalité
est énorme. ARMAND se souvient que le nombre de morts (l'effectif est
d'environ 1000 malades) le plus bas pour un seul mois a été de
treize, le plus élevé, au coeur de l'hiver, a été
de cent trente cinq! Souvent, le matin, au réveil, un camarade reste
couché sur son châlit: il est mort durant la nuit, et ses voisins
n'ont rien remarqué... De nombreux malades meurent aussi sous l'application
de soins assez particuliers: lorsque par malheur ils perdent connaissance sous
l'effet de leur faiblesse généralisée, on essaie de les
réanimer en leur appliquant sur le nez et sur la bouche des compresses
camphrées; beaucoup d'entre eux meurent étouffés sous ce
bâillon appliqué sans ménagement... Les cadavres sont simplement
jetés dans un marécage proche, après avoir été
entièrement dépouillés de leurs guenilles, qui serviront
à d'autres malheureux. En hiver, on creuse des trous à la barre
à mine dans la couche de glace, et on jette les cadavres à l'eau,
ou on les entasse comme des bûches de bois, en attendant le dégel
...
Au bout d'un séjour d'un an à l'hôpital, son état s'améliore enfin un peu. Il est finalement déclaré apte à sortir de l'hôpital, et est renvoyé, le 13 mars 1946, au "neues Lager", le camp 158.
Les prisonniers sont, selon les mots même d'ARMAND, pourris de vermine. Les moments de repos sont consacrés à écraser les poux dans les coutures des vêtements ou dans les replis de la couverture. Les punaises abondent aussi, et dans les baraques, les murs sont couverts des "virgules" que font les punaises gorgées de sang que l'on écrase contre les planches.. La nuit, on essaie de se protéger comme on peut: la couverture est placée en losange et l'on rabat les quatre coins sur les pieds et sur la figure pour s'emballer complètement.
ARMAND raconte aussi qu'ils ont droit une fois par mois environ à un passage collectif au "sauna", au sortir duquel ils vont se rouler dans la neige... Les guenilles sont quelques fois "désinfectées": elles sont passées dans une espèce d'autoclave, où les poux sont censés être tués par la vapeur brûlante. Plus généralement, ce sont les prisonniers qui sont tués par un coup de froid, après avoir dû ré-enfiler leurs vêtements trempés!
A la fin des journées
de travail, des officiers du NKVD viennent assez presque quotidiennement donner
des séances d'instruction politique et antifasciste, vite dénommée
"Antifa", qui raccourcissent les heures de repos si recherchées
.
Quelquefois aussi, plusieurs prisonniers sont soumis à des interrogatoires
assez poussés.
Une séance d'Antifa au camp 158 de CEREPOVEC. |
En août 1945, durant
son séjour à l'hôpital, une nouvelle agite les prisonniers
dans les camps: on annonce un regroupement d'Alsaciens-Lorrains en vue d'un
rapatriement, et des listes sont constituées
. ARMAND, pendant ce temps, est presque inconscient, couché
avec une forte fièvre. Il occupe un lit dans un couloir, car les chambres
et les dortoirs sont surpeuplés. Six jours passent ainsi; un matin, quand
il se réveille d'un semi-coma, il apprend que le convoi d'Alsaciens-Lorrains
est parti, sans lui, car il n'était pas transportable...
Dès qu'il est un peu rétabli, un de ses amis, KARL SCHERER, fervent protestant, insiste auprès de lui pour qu'il aille voir les autorités du camp, et faire savoir qu'il est lorrain, Malgré-Nous "oublié" dans le précédent convoi. ARMAND, après avoir longtemps hésité, se décide. Le chef de camp allemand -un ancien Gefreiter- refuse cependant de le signaler aux autorités soviétiques: en effet, les Allemands captifs avec les Malgré-Nous veulent généralement faire échouer leurs tentatives de justification d'identité, car ils veulent obliger les Alsaciens-Lorrains à partager le sort commun de la nation allemande. Malgré l'insistance de KARL et d'ARMAND, rien n'y fait: ARMAND restera noyé dans l'anonymat.
ARMAND reste à CEREPOVEC environ deux ans et demi. Que c'est vite dit! Mais imagine t'on deux ans et demi dans ces conditions, quand on a vingt ans?
![]()