DIX ANNEES D'UNE VIE: 1939 - 1949

LA CAPTURE

C'est avec le 37ème Régiment d'Infanterie, où il est affecté le 1er janvier 1944 qu'ARMAND connaîtra la débâcle puis subira la capture. Le régiment, au sein de la 6ème Division d'Infanterie, s'est installé en janvier en défensive au sud de SLOBIN, après les difficiles combats de l'opération "ZITADELLE" dans la région de KURSK et le recul jusqu'à GOMEL . Il garde cette tête de pont jusqu'au début juin. C'est ensuite l'opération BAGRATION, puis les combats retardateurs jusque sur les rives de la BEREZINA. Et ensuite la fin, avec l'encerclement dans la poche de BOBRUISK...

ARMAND ne donne que peu de précisions sur les circonstances précises de sa capture. Il s'en souvient bien, mais rechigne à raconter plus précisément les jours difficiles où, encerclés par les Russes, ses camarades et lui se terrent dans des marécages humides et infestés, sans ravitaillement, sans endroit sec pour pouvoir se reposer, harcelés en permanence par l'ennemi, obligés à contraindre par la force les paysans russes à leur donner quelque nourriture.

Avec sa section, ARMAND doit tenir une position sur la rive ouest du DRUT,qui doit servir de ligne d'arrêt. On creuse des trous individuels, on construit des petits fortins. Avec son camarade tireur au fusil-mitrailleur, ARMAND doit mettre en place une position d'appui: ils s'installent sur une des piles d'un pont détruit sur le fleuve. Pour garder un élément d'alerte, le régiment a laissé une tête de pont sur l'autre rive du fleuve. La pile est isolée dans l'eau ; on y installe des sacs de sable, on y apporte le ravitaillement par une navette de barques. Et on attend l'assaut... Mais bientôt une brusque montée des eaux menace de noyer la pièce, et il faut évacuer la position en vitesse.

Très vite, son unité se trouve disloquée, et les restes de sa compagnie essayent d'échapper à la capture par les Russes qui viennent de franchir le DNIEPR et de couper les lignes du 37 à hauteur de TELUSHA, à mi-route entre BOBRUISK et SLOBIN. Jusqu'au début du mois de juillet, ils errent entre les rives des deux fleuves, cherchant à échapper à l'ennemi qui ratisse le terrain, à le recherche des éléments allemands dispersés. Ils sont dirigés par un Feldwebel qui ne sait trop que faire, et qui malgré la petite boussole qu'il possède, ne sait quelle direction prendre. Le plus difficile est de trouver de la nourriture. Lorsqu'ils découvrent une isba ou un hameau, ils en approchent avec mille précautions, et mendient quelques aliments, du pain, du lait, aux paysans russes. Lorsque ceux-ci refusent, les soldats affamés emploient la force. Un soir cependant, la chance sourit : ils tombent sur les carcasses abandonnées d'un convoi bombardé. Dans les carcasses incendiées, ils découvrent quelques vivres, et des bouteilles de Cointreau français, qui sont vite partagées entre tous. ARMAND découvre aussi un fût rempli de mélasse sucrée. Sans récipient pour en prélever, il en fourre plusieurs poignées dans une poche de sa musette...

Un convoi de véhicules bombardés pendant
l'opération BAGRATION:

Après quelques jours d'errance, et des nuits presque blanches pendant lesquelles on essaye de dormir sur le sol marécageux, opposés sur la direction à suivre, les encerclés se divisent. Les uns veulent rester avec le Feldwebel, les autres se rallient à un ancien, un simple caporal-chef dont l'expérience de la Russie semble meilleure que celle du sous-officier, et qui décide de tenter sa chance dans une autre direction. ARMAND choisit de suivre le caporal-chef. Ils sont encore à neuf.

Un jour, - on est le 4 juillet - la petite troupe s'arrête quelques instants pour se reposer dans une petite clairière couverte de mousse, sous de grands arbres. La lassitude, le découragement pèsent sur chacun. Le caporal-chef épuisé s'adosse contre un tronc d'arbre, repousse son casque en arrière. Un coup de feu claque : il s'écroule, tué d'une balle en plein front...

Aussitôt des RussesD'après les souvenirs d'une personne à qui ARMAND a raconté ces événements, il s'agissait de partisans, accompagnés de quelques soldats réguliers. apparaissent de partout, sans qu'on les ait vus approcher. La résistance est inutile, et les survivants se rendent. Les Russes les désarment violemment, et distribuent quelques coups de poing et de crosses. Parmi eux, de nombreuses femmes, plus violentes que les hommes. ARMAND prend plusieurs coups dans la figure, et se retrouve avec la lèvre tuméfiée. Pendant plusieurs heures, ils sont soumis aux sévices et aux hurlements des Russes. C'est l'incertitude: vont-ils être abattus à la sauvette? Ils sont dépouillés de leurs équipements et principalement de leurs bottes ou chaussures qui équipent aussitôt les soldats russes; leurs poches sont vidées, leurs malheureux trésors sont volés, montres, stylos, couteaux, gourde etc... ARMAND perd ainsi son portefeuille et son Soldbuch, dans lequel il gardait des photos de sa famille.

Les Russes sont tellement intéressés par les quelques objets de valeur qu'ils oublient de débarrasser ARMAND de ses cartouchières. Quelque temps plus tard, s'apercevant de cet oubli, un soldat réclame à ARMAND : "kartouchi, kartouchi!". ARMAND, les bras en l'air, fait un signe de tête pour indiquer qu'il ne comprend pas, et se retrouve avec un coup de crosse dans la figure...

Enfin, aux cris de "Dawaï, dawaï": vite, vite, on les fait avancer vers l'arrière de la ligne de front, où ils rejoignent bientôt d'autres prisonniers allemands.

ARMAND est fait prisonnier le 4 juillet 1944, à proximité de la petite ville de SLOBIN, à environ 50 kilomètres au sud-est de BOBRUISK.

Soldats allemands venant d'être capturés
dans la poche de BOBRUISK:

Après quelque temps, plusieurs groupes de prisonniers sont regroupés, puis acheminés à pied vers des zones de regroupement, où ils se retrouvent de plus en plus nombreux. Puis la foule disparate et pitoyable des prisonniers, qui grossit de plus en plus, est mise en route. C'est le début d'un long trajet vers MOSCOU, à 450 kilomètres au nord-est, en suivant l'autoroute MINSK-MOSCOU... La longue marche dure dix jours, pieds nus, sans chaussettes, ni "FusslumpenIl s'agit de morceaux de tissu rectangulaires, utilisés comme chaussettes dans l'armée allemande: on posait le rectangle par terre, et l'on repliait les coins par dessus le pied.": 25 à 40 kilomètres par jour, avec les pieds en sang, la faim et la soif qui les tenaillent. ARMAND suce les coutures de sa musette, pour en extraire les dernières gouttes de la mélasse, depuis longtemps épuisée... En queue de colonne, les Russes achèvent les malades et les traînards qui n'arrivent pas à suivre. Plusieurs fois, la cohorte misérable piétine des cadavres écrasés dans la boue : ceux qui, tombés à terre en avant du convoi, n'ont pas pu se relever, et qui ont été écrasés par les véhicules et les milliers de pieds des prisonniers. ARMAND dira plus tard que "c'était comme les hérissons écrasés et à moitié desséchés sur une route", sauf que c'étaient des êtres humains...




Une colonne de prisonniers durant
l'opération BAGRATION:

Une colonne de prisonniers allemands,
au nord de BOBRUISK, sur l'autoroute
MINSK-MOSCOU à la fin de l'opération
BAGRATION.C'est cet itinéraire qu'ARMAND
a suivi à pied, pour rejoindre MOSCOU:

Enfin, c'est l'embarquement dans un train de marchandises pour trois jours encore. Que se passe t'il dans la tête de tous ces malheureux qui voient le monde s'écrouler autour d'eux?

A l'arrivée dans une grande ville, ils apprennent qu'ils sont à MOSCOU. Que viennent-ils faire là? Les Russes entassent dans un grand stade des milliers de prisonniers; il en arrive tous les jours d'avantage. Ils doivent se tenir uniquement sur la piste, recouverte de cendres et de scories; interdiction formelle de se tenir sur la pelouse. Il fait chaud et beau. Chaque prisonnier reçoit une boîte de conserve vide, ainsi qu'une cuiller en bois; certains reçoivent des espadrilles ou des chaussons en caoutchouc. Des cuisines roulantes sont installées autour de la piste; des prisonniers allemands en tenue blanche servent des soupes de concentré provenant de rations américaines, et des boules de pain encore chaud. Après les privations des derniers jours, c'est un vrai régal! Mais très vite, les estomacs et les intestins qui ne sont plus habitués à ce régime se révoltent; les premières dysenteries se déclarent.

Le 17 juillet 1944, au matin, un grand remue-ménage se produit: très tôt, les gardes rassemblent les prisonniers par colonnes de 50 prisonniers sur 20 de front (soit mille prisonniers par peloton!). Il y a là des uniformes de toutes sortes: artilleurs, fantassins, pionniers, aviateurs, pêle-mêle.

Les Russes vont ainsi faire défiler dans les rues pour ce que les Allemands appelleront par dérision un "triomphe négatif", un immense cortège de 57.000 prisonniers, avec à leur tête plus d'une centaine d'officiers généraux. ARMAND se souvient très précisément de ce défilé pitoyable de milliers de misérables en guenilles, au visage complètement noirci par la poussière de charbonLes propagandistes soviétiques connaissent leur métier: pour donner aux diables allemands un air de bêtes sauvages, ils ont pensé à les faire subir  plusieurs jours la poussière de charbon du stade. La saleté sur leurs visages aura tôt fait de leur donner une apparence qui suffira à impressionner d'avantage les spectateurs..., leur boîte de conserve à la main, vêtus de restes d'uniformes de toutes sortes, certains les pieds chaussés de mocassins de caoutchouc ou de chiffons. Derrière eux, les camions-pompes de la ville passent la rue au jet d'eau pour nettoyer la merde qui jonche les rues: nombreux sont ceux dans la cohorte qui torturés par la diarrhée doivent s'accroupir brusquement, et baisser le pantalon; soutenus aux coudes par leurs compagnons qui les traînent, ils se vident dans de violentes coliques, au milieu des coups de la foule qui hurle et jette des pierres sur ceux que la propagande soviétique appelle la vermineEn évoquant ce défilé de malheureux , ARMAND disait: 'wir sind getrazt wie die Enten', nous marchions comme un troupeau de canards... ... Sur l'estrade, les autorités admirent la débâcle allemande; parmi elles, on reconnaît des généraux français en képi, qui ignorent -ou veulent ignorer- que dans la masse des prisonniers se trouvent des Français!

Il existe un enregistrement filmé de ce défilé, qui a servi d'élément de propagande soviétique. On y voit ces milliers de prisonniers qui ne semblent pas encore tout à faits conscients du sort qui les attend. Pourrons-nous peut-être reconnaître parmi ces visages hagards, maigres, mal rasés, celui d'ARMANDIl existe dans les archives du NKVD à MOSCOU un rapport secret de BERIA à STALINE concernant le déroulement de ce défilé. Voir annexe 6.?

Le défilé humiliant de la "vermine"
dans les rues de MOSCOU:

Archives fimées de la marche de Moscou:

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